La grande désillusion des parcs naturels régionaux

La Gâtine en Deux-Sèvres et ses bocages, une construction humaine où cohabitent humains et non humains, bientôt un parc naturel régional ? Probablement, mais que peut-on en attendre lorsqu'on sait que le futur PNR n'aura aucune emprise sur l'agriculture et que, parmi les porteurs de ce projet, certains n'hésitent pas à détruire les haies lorsque ça les arrange… Photo : Pierre Grillet

 

Fin 2021, la France comptait 58 parcs naturels régionaux (PNR) sur son territoire. Lorsque les PNR ont été créés en 1967, la formule semblait alléchante. Dans les années 70, on aurait pu rêver d’une France entière transformée en PNR : concilier l’humain et le non humain, ce qui pourrait en être la synthèse, aurait dû s’appliquer à l’ensemble du territoire. Pourquoi adopter un tel principe sur des secteurs délimités ? Serions-nous incapables de vivre avec les autres hors de tel ou tel espace ? Au moment où les alertes environnementales étaient multiples avec leur lot de catastrophes, il aurait été important de le généraliser pour amorcer les changements nécessaires et procéder ainsi à une véritable transition en douceur encore possible à ce moment-là…

Entre les intentions affichées et les résultats concrets, le désenchantement a été brutal.

Même si, probablement, certains PNR ont pu mener et conduisent encore quelques initiatives positives, très rapidement, l’idée même d’une cohabitation harmonieuse a cédé la place à une volonté de valorisation économique et touristique pour le profit de quelques humains. Le reste du vivant ne servant que de « faire-valoir » pour des structures trop fortement soumises aux pouvoirs politiques régionaux. Parmi les concepteurs de ces PNR, on retrouve des personnes réellement motivées mais également, et non des moindres, des « politiques » très impliqués dans un développement ravageur sévissant à la sortie de ces fameuses « trente glorieuses » (1) et que des chercheurs ont rebaptisées beaucoup plus justement « les trente ravageuses ». Pour n’en citer qu’un seul, Olivier Guichard, baron du gaullisme et quasi élu à vie, aurait volontiers achevé les Marais de Guérande à l’époque pour faciliter l’urbanisation de « son » littoral (2) tout en portant ce projet de PNR sur la Brière. Fidèle à l’adage cher à nos aménageurs et malheureusement trop souvent cautionné par les grosses associations de protection de la nature : « je peux détruire beaucoup ici parce que je protège un peu ailleurs… »

Le bilan global très mitigé de parcs régionaux existants

Si on prend la peine de bien fouiller derrière le vernis de la communication toujours très positive des PNR, force est de reconnaître que les bilans de ces territoires, au moins pour ceux auxquels nous nous sommes intéressés, ne sont pas brillants tant sur le plan environnemental que social. Les dysfonctionnements importants sont bien réels avec un PNR de la Brenne incapable de prendre soin des étangs qui peuplent son territoire, le PNR de Brière incapable de protéger ses bocages et d’enrayer le déclin du vivant sur son secteur. Le PNR du Vercors qui, en ce moment, aménage des belvédères le long de routes joliment dénommées « les sublimes routes » pour développer la découverte du parc en voiture. Le PNR des Pyrénées catalanes qui a vu la démission de son conseil scientifique en raison, selon son président Vincent Vies (3) d’un « manque de transparence et de confiance » de la part de ses élus. Le PNR du Queyras incapable d’enrayer la progression des sports motorisés tous terrains et dont certaines communes comme Saint-Véran se lancent dans des projets qui ne respectent même pas la charte qu’elles ont signée. Le PNR de Corse qui s’est maintenu pendant 9 années sans charte grâce aux dérogations préfectorales. Ce fameux PNR du Marais poitevin, incapable de sauvegarder ses zones humides, le seul à avoir perdu son label plusieurs années (pour non-respect de sa charte) avant de le retrouver, on ne sait par quels miracles. Que dire de ce PNR de Millevaches en Limousin créé en 2004 après de nombreuses années de discussions qui ont pris naissance dans les années 80 à l’initiative d’habitants du plateau ? Celui-ci a tellement déçu ses initiateurs que beaucoup en sont partis.

Même lorsque certains parcs veulent aller plus loin pour une meilleure cohabitation avec les non humains, ils en sont empêchés : ainsi le PNR du Morvan qui voulait inscrire l’interdiction ou l’extrême limitation des coupes rases dans sa charte, ce qui a été refusé par le Préfet. Les PNR du Lubéron et du Verdon, inquiets de la proximité d’une usine centrale thermique biomasse à Gardanne, laissant présager sur leurs territoires de futurs déboisements destructeurs provoqués par les énormes besoins en bois de cette centrale (4) avaient osé se rebeller. Monsieur Renaud Muselier, président de la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, a aussitôt menacé de leur couper les subventions s’ils ne rentraient pas dans le rang. Et ils ont rapidement obtempéré. D’autres exemples en ce sens existent, il suffit de s’informer un peu. Sans remettre en cause le dévouement et la compétence de nombreux professionnels techniciens embauchés dans des PNR, force est de constater l’échec de telles institutions. Sur le plan social, les parcs régionaux ne sont pas d’une grande aide pour faciliter l’accès des populations à des logements (souvent réservés pour le tourisme), favoriser l’usage de biens communs, soutenir les plus pauvres, les défavorisés et accueillir dignement les réfugiés.

Malgré ces constats, les PNR en projet se multiplient actuellement (plus de 30 projets dont une quinzaine en bonne voie d’achèvement). Il est vrai que disposer du label parc permet de bénéficier de quelques financements, d’une image vertueuse et surtout de « valoriser » (mot magique) un territoire et ses activités, autant sur le plan touristique que pour la production locale. Et il faut aussi que la France parvienne à cet objectif fixé par Emmanuel Macron de 30% de sa surface en zone protégée… Et les PNR, bien que ne protégeant rien du tout, sont inclus dans ce pourcentage !

Mais alors, que faire d’autre ?

Même s’il semble un peu tard en 2022, Il nous faut sortir impérativement et rapidement de ce jeu de dupes. Nous ne pouvons plus nous permettre de nous contenter de faux semblants. Il faut conduire d’autres démarches en sortant de ces cadres institutionnels poussiéreux. Il faudrait admettre que ces parcs ont fait leur temps. Place à d’autres intitiatives qui seules, permettront de faire face aux urgences environnementales et sociales qui ne doivent en aucun cas être dissociées. Des initiatives réfléchies au sein de collectifs regroupant non seulement des humains mais prenant en compte aussi les non humains qui cohabitent sur un même espace. Des collectifs totalement libres qui décident de prendre en main leur avenir plutôt que d’attendre que d’autres décident pour eux. Dans un régime démocratique, les élus sont censés nous représenter. Certes. Mais quelle légitimité réelle a-t-on lorsqu’on dépasse les 50% d’abstention à certaines élections ?

Des collectifs qui réfléchissent et mettent en place des actions

Face à l’inertie et l’inconsistance du PNR de Millevaches, mais également face à l’inconscience de nos dirigeants, une structure informelle et sans moyens financiers « le syndicat de la Montagne limousine » vient d’être créée et attire régulièrement des dizaines de personnes qui réfléchissent ensemble sur les aspects sociaux et environnementaux de leur territoire. Des citoyens.es se retrouvent régulièrement pour aborder les questions essentielles liées à l’accès aux logements, à la nourriture, à l’emploi, à l’accueil des réfugiés, à la manière de vivre en cohabitation avec les autres êtres vivants… des réflexions qui aboutissent à des actions. Ce syndicat nous explique : « Nous ne voulons plus être les éternels spectateurs et spectatrices d’un monde qui n’en finit pas de s’effondrer. Aucun gouvernement n’apportera plus de solution. Il est temps de porter nos espoirs et nos forces ailleurs » Une récente fête du haut bassin versant de la Vienne a attiré des milliers de personnes afin de faire le point sur l’état de la ressource en eau sur le territoire et sur les questions qui animent les habitant.e.s, usagers et usagères du bassin versant. Une fête populaire et un moment de rencontres et de débats autour des différents enjeux qui touchent le bassin versant, à savoir : la qualité de l’eau, des sols, de la biodiversité, la qualité de vie des habitants du bassin, les enjeux économiques également. Pour dénoncer les coupes rases qui se multiplient en forêt, le syndicat de la Montagne limousine a organisé en 2021 une marche qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes, l’occasion de poser les problèmes et d’échanger avec les différents « acteurs » de la filière. Des préoccupations qui concernent une biorégion dans son ensemble mais également avec des répercussions extérieures.

Des élus veulent créer un PNR ? Construisons nous-mêmes des collectifs pour agir

Ce cas est d’actualité dans le département des Deux-Sèvres où des élus et quelques membres de la société civile ont engagé une démarche pour créer un PNR de la Gâtine, micro région au centre de ce département et caractérisée par la présence d’un paysage encore bocager. Une démarche bien entamée mais déconnectée pour partie des réels besoins des habitants qu’ils soient humains comme non humains et qui n’apportera jamais les changements profonds, indispensables et rapides pour éviter le mur. Nous souhaitons mettre en place une autre configuration totalement indépendante des institutions, un peu à l’image de ce syndicat de la Montagne limousine. Rassembler les habitants.es pour, dans un premier temps, s’entendre sur la notion de territoire en gommant les frontières administratives pour se rapprocher sans doute de cette notion de « biorégion » ce qui implique une connaissance des sols qui nous permettent de manger, des paysages, de l’eau, du vivant, tout en prenant en compte cette notion essentielle de biens communs. Puis en réfléchissant sur l’ensemble des questions qui se posent pour améliorer les conditions de vie, d’entraide et de cohabitation en incluant les non humains. Pour finalement déboucher sur des actions locales directement comme des milliers qui se mettent actuellement en place à travers le territoire national tout en tissant des liens avec les autres mondes. Un rêve ? Non, une nécessité. Si on n’engage pas ces démarches, il ne faut surtout pas compter sur un PNR pour le faire. Et il ne faut pas s’attendre à un changement providentiel.
Par Pierre Grillet, Marie-Do Couturier, la gang de la Boisselière (79) : Philippe Veniel, Laury Gingreau & Mélissa Gingreau.

Notes
(1) Les Trente Glorieuses caractérisent cette période de très forte croissance économique qu’a connue la grande majorité des pays développés entre 1945 et 1975. C’est Jean Fourastié qui a inventé ce concept en 1979 et qui a depuis été systématiquement repris jusqu’à nos jours. Mais cette période ne fut pas aussi glorieuse qu’on voudrait nous le laisser croire avec son lot d’oubliés (appel de l’Abbé Pierre, notamment), d’inégalités, de pillage des pays dits du ‘tiers monde’ et cette quasi cécité des problèmes environnementaux déjà bien connus à ce moment-là. Christophe Bonneuil, historien des sciences, a co-dirigé un livre collectif : Une autre histoire des trente glorieuses Editions La Découverte. 2013. dans lequel il propose, avec de très nombreux arguments, de les rebaptiser « les trente ravageuses ».
(2) Petit rappel : à ce moment-là, Monsieur Guichard voulait faire passer une 2 X 2 voies dans les marais pour mieux desservir sa belle et attractive station balnéaire de La Baule, alors en pleine expansion !
(3) Vincent Vies, encore Président du conseil scientifique du PNR à l’époque, était intervenu lors du congrès des JNE en 2019 sur le thème : « les stations de ski catalanes face au réchauffement climatique ». Vaste sujet lorsqu’on connaît la teneur d’un rapport de la Cour des comptes sur les stations de ski pyrénéennes qui constatait en 2015 : « l’importance des aides publiques versées afin d’aider les stations à se rapprocher de l’équilibre financier… Leur endettement atteindrait régulièrement 300%, voire 400% du chiffre d’affaires ». Source : « L’avenir des stations de ski des Pyrénées », Cour des comptes. Rapport public annuel 2015 – février 2015.
(4) Alors que le potentiel régional en bois est estimé à 700 000 tonnes dans un rayon de 400 kilomètres autour de l’usine, les besoins seront nettement supérieurs et évalués à plus de 800 000 tonnes annuellement ! Les deux parcs régionaux directement concernés et FNE avaient porté plainte et obtenu la fermeture de cette usine. Les responsables de l’usine, soutenus par Nicolas Hulot, avaient fait appel. C’est alors que le président de région a exercé son chantage à la subvention : les plaintes avaient été retirées.

 

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